Interview de Kasra Jafroodi, Global Esports Business Strategy chez Riot Games

Le 5 août 2020 à 19:36

En amont de la Ignition Series x Mandatory.GG Cup, nous avons eu le plaisir de pouvoir interviewer Kasra Jafroodi, en charge de la stratégie esport de Valorant.

C’était l’occasion d’en savoir plus sur les premiers pas de Valorant en tant que spectacle, mais aussi de lui demander son avis vis à vis du format des tournois des Ignition Series, de l’état de la scène européenne par rapport à la scène américaine et d’en savoir plus sur l’avenir de Valorant.

Cette interview a été réalisée le 28 juillet 2020, avant que le tournoi ne soit joué et avant les différentes annonces vis à vis de l’Acte 2.


Mandatory : A son lancement en bêta, Valorant n’était disponible qu’aux joueurs assez intéressés pour regarder des matchs sur Twitch. Qu’avez vous pensez de l’engouement et du retour des joueurs pendant cette période ?

Kasra Jafroodi : Quand nous avons sorti la bêta fermée et avons lancé le jeu sur Twitch, nous savions qu’il serait populaire. Mais nous avons été agréablement surpris de voir à quel point il était populaire et par le nombre de fans qui se sont connectés pour avoir potentiellement accès au jeu. Nous étions tous très surpris et très heureux. Ca nous a donné beaucoup d’énergie.

On est très attentifs aux retours des joueurs en ce qui concerne l’expérience en tant que spectateur, que ce soit en regardant un match ou un stream. On voulait vraiment que Valorant soit non seulement un jeu fun à jouer, mais aussi fun à regarder. On a écouté les différents retours, on a essayé de faire des modifications. Certaines sont déjà en place, d’autres sont en cours de préparation. On a hâte de vous les montrer.

Mandatory : Valorant étant un jeu pensé pour l’esport et la compétition avant tout, a quel point êtes-vous impliqué dans le design de Valorant en tant que Responsable Esport ?

Kasra : L’esport et le jeu fonctionnent ensemble. Si vous êtes un joueur de Valorant et que vous voulez devenir pro, vous pouvez jouer autant que vous le souhaitez et vous améliorer. Mais le passage entre ‘être bon à Valorant’ et ‘intégrer la scène professionnelle’ est difficile. On réfléchit en ce moment à des questions comme ‘que faut il à un joueur pour devenir professionnel’ et ‘comment peut-on réduire les obstacles qui mènent à la professionnalisation ?’.

Du côté business, on réfléchit également à la manière d’amener l’esport dans le jeu. Par exemple, avec des objets aux couleurs des équipes à intégrer dans le jeu. On travaille énormément avec les différentes équipes afin de déterminer quels systèmes mettre en place et à quoi ils vont ressembler.

À Riot, l’une des choses pour lesquelles nous sommes vraiment doués, c’est le travail d’équipe. Je travaille énormément avec l’équipe de développement du jeu, on discute toutes les semaines et nous sommes très étroitement liés l’un à l’autre.

Mandatory : Nous avons vu de nombreux joueurs pro d’autres FPS se ruer sur Valorant. Qu’est-ce que Valorant peut leur apporter en terme d’esport que les autres jeux ne pouvaient pas, selon vous ?

Kasra : Valorant a été créé parce que nos game designers à Riot Games estimaient qu’il manquait quelque chose au monde du FPS. Quand on compare Valorant à d’autres FPS, il y a de véritables différences, ne serait-ce qu’en terme d’esport. Le fait qu’on ait différents Agents et différentes compétences, ça permet tellement de créativité. Dans une partie, on peut voir des retournements de situations complètement différents de ceux que l’on peut voir dans d’autres FPS, de part une utilisation originale d’un Agent ou d’une compétence.

On est très impatients de voir ce que cette créativité va apporter aux compétitions et on pense que grâce à elle, les compétitions seront plus drôles à suivre. Il reste beaucoup à apprendre et on espère qu’au final, les professionnels pourront développer leurs styles individuels en fonction des Agents qu’ils aiment jouer et la manière dont ils les jouent.

Sage : un Agent problématique

Mandatory : Que pensez vous du niveau des différentes régions des Ignition Series jusqu’à présent ?

Kasra : On est encore qu’aux balbutiements, mais on a déjà vu des équipes se créer au cours des Ignition Series. Il y a des équipes sur la scène esport qui n’existaient pas il y a un mois ou deux. On commence à voir des rivalités se former. On a hâte de voir d’autres équipes commencer à contester la domination de G2. On l’a vu aux Etats-Unis, ce sont des équipes différentes qui remportent les différents événements.

Je pense qu’on est encore loin d’avoir atteint le potentiel maximum des joueurs dans Valorant. Au fil du temps, les joueurs et les équipes vont s’améliorer. La méta va changer. Avec la sortie de nouveaux Agents, les joueurs aussi vont devoir changer. Au final, le niveau de jeu que l’on peut voir actuellement est supérieur à ce que nous avions vu jusqu’ici, mais nous savons qu’il y a une énorme  marge de progression possible. Les équipes le savent également et elles travaillent très dur pour s’améliorer.

Mandatory : Selon vous, pourquoi l’Europe tarde-t-elle à monter des équipes, comparé aux Etats Unis ?

Kasra : La scène Européenne et Américaine sont différentes dans l’esport en général. Elles fonctionnent de manière différente sur Valorant également. Les États-Unis sont ancrées dans le modèle des franchises, tandis que l’Europe préfère un système de promotion et de relégation en fonction des performances qui encourage les meilleures équipes. Aux Etats-Unis, les choses vont très vite, on cherche à sécuriser le plus vite possible les talents, tandis qu’en Europe, on prend le temps de créer la meilleure équipe possible. On a vu Ninjas in Pyjamas, par exemple, qui a déjà constitué deux équipes. On a vu Vitality organiser son propre événement juste pour repérer des joueurs.

Les équipes européennes sont donc bien plus prudentes dans leur création, tandis que les Etats-Unis veulent avoir une base très rapidement. On a vraiment hâte de voir l’Europe monter ses équipes et de les voir s’affronter. Et je suis encore plus impatient de voir des compétitions globales dès que l’on pourra de nouveau voyager, afin de voir les organisations européennes affronter les organisations américaines ou asiatiques.

Mandatory : Peut-on espérer un tournoi international à la fin des Ignition Series ?

Kasra : On aimerait vraiment avoir un événement international pour les Ignition Series, mais c’est vraiment difficile dans le climat actuel. Et puisque les tournois des Ignition Series sont organisés par des tierces parties, c’est encore plus compliqué. J’aimerai réellement qu’on ait un tournoi international, mais je ne pense pas que les Ignition Series auront droit à un tournoi de l’envergure que tout le monde attend.

Valorant : Raze

Mandatory : Quelles leçons tirez-vous des Ignition Series en termes de structure et de format ?

Kasra : Quand on a créé les Ignition Series, l’un de nos objectifs était de regarder tous les événements et d’apprendre des organisations tierces, que ce soit sur leur structure ou leurs formats et comment ils gèrent leurs événements. On a observé attentivement et appris beaucoup de choses grâce à eux.

On a vu des tournois Open avec un qualifier, on a vu des Invitationals avec les meilleures équipes, mais aussi des Invitationals avec des streamers. On a examiné comment chacun s’en sortait. On a vu des événements avec plusieurs streamers ou des influenceurs, tout comme on a vu de grosses productions sur un stream unique. Il semblerait que ce qui intéresse les fans actuellement, ce sont les formats ouverts. Ils veulent voir qu’elle est la meilleure équipe dans chaque région. Ce sont les deux choses que l’on retient le plus. Mais nous sommes tous en phase d’apprentissage, et je pense qu’au fil des Ignition Series, chacun continuera à évoluer.

Mandatory : Quels sont les différents challenges que vous rencontrez dans la construction d’une scène esport sur un jeu aussi jeune ?

Kasra : Créer une scène esport pour un jeu aussi récent que Valorant est difficile. L’un de nos plus gros challenge vient du fait qu’il y a tellement de hype autour du jeu. Si on demande aux fans ce qu’ils veulent maintenant, ce qu’ils veulent tous c’est un championnat mondial. Ils veulent voir la plus grosse compétition sur la plus grosse scène, maintenant.

Même en mettant le COVID de côté, je ne pense pas que faire le plus gros tournoi possible dès le départ est la meilleure chose à faire pour le succès de Valorant sur le long terme. Notre tâche actuelle est de créer un écosystème qui aura du succès pendant les 5, 10, 20 voire 30 prochaines années. Pour qu’un écosystème ait du succès, il faut qu’il s’inscrive sur la durée. Il faut que les organisations tierces, comme les équipes et les joueurs, aient également du succès.

Notre plus gros défi est donc de créer les fondations de quelque chose qui aura du succès dans 15 ans. Que chacun soit heureux de s’être investi dans  Valorant Esports, mais le construire à un rythme qui n’est ni trop rapide, ni trop lent pour alimenter la hype autour du jeu.

Mandatory : Pour le moment, il n’y a aucune mention des Ignition Series dans le client de Valorant. À l’avenir, comment espérez-vous convertir les joueurs de Valorant en spectateurs de compétitions en ligne ?

Kasra : On réfléchit activement aux moyens de convertir un joueur en un spectateur de compétitions. Nous savons que le meilleur public pour un jeu esport est les fans du jeu. On explore de nombreuses pistes en ce sens. L’une d’elle est bien d’ajouter des fonctionnalités au client. Avec Valorant, on a la possibilité de créer à partir de rien. Ca nous donne des opportunités de créer des choses qui n’ont jamais été faites avant. On réfléchit à ce que l’on doit ajouter au client et comment promouvoir l’esport, mais d’une manière qui plaira aux joueurs et aux fans de Valorant.

Guide Valorant : Tout savoir sur le Spike

Mandatory : La scène Counter-Strike n’a jamais vraiment réussi à se détacher de cette image de jeux violents (les appellations « Terroristes » et « Bombes » n’aidant pas). Comment espérez-vous vendre Valorant au grand public ou à des marques ?

Kasra : Etant dans l’esport depuis un moment, j’ai vu des jeux violents qui ont du mal à se monétiser car les marques ne veulent pas y être associées. Valorant, en tant que jeu, s’est détaché de ça et a plus de chances de rencontrer le succès. Nous avons des Attaquants et des Défenseurs, nous avons le Spike. Tous ces noms font qu’il est plus facile pour des marques et des publicitaires de rentrer dans notre écosystème.

Du côté de l’esport, on a exigé que le sang soit masqué de toutes les compétitions. Les armes utilisées ne sont pas réalistes. Les noms sont inventés, mais leurs looks, surtout les skins, ne sont pas réalistes. Tout ça permet de réduire les barrières qui empêchent les publicitaires d’investir dans la scène compétitive. Plus on a de publicitaires dans notre système économique, cela a un impact positif pour tout le monde et l’écosystème se développe. Au final, le fait même que Valorant soit moins violent lui donne plus de chances de rencontrer le succès que certains autres FPS.

Mandatory : Les Ignition Series permettent aux différentes structures d’organiser leurs tournois très librement. Prévoyez-vous de créer à l’avenir un circuit avec un format unique ?

Kasra : On voulait donner aux organisations tierce le plus de liberté au cours des Ignition Series afin qu’ils y ajoutent leurs touches personnelles. De là, tout le monde peut voir et apprendre des différents formats proposés. Quand on pense à la scène compétitive et à quoi pourrait ressembler le circuit professionnel de Riot, je ne sais pas si ça ressemblera aux Ignition Series où l’on assiste à différents tournois tous les weekends, mais on explore beaucoup d’options et on veut trouver celle qui satisfera le mieux nos fans.

Mandatory : Comptez-vous vous inspirer d’un modèle esport déjà existants, comme celui des LCS, voire d’autres jeux, ou planchez-vous sur quelque chose de nouveau ?

Kasra : Bien sûr, nous tirons les leçons d’autres jeux esports et League of Legends, mais au final, on veut créer ce qui est le mieux pour Valorant. Et ce qui est le mieux pour Valorant sera forcément différent de ce que d’autres ont pu faire avant. Il y a tout de même des choses que l’on tire de League of Legends. On sait par exemple qu’on ne veut pas changer l’esport par rapport au jeu. On veut que l’expérience que les fans ont en regardant un match soit la même que l’expérience en jeu. C’est quelque chose qui a été essentiel au développement de la scène esport de League of Legends, et c’est quelque chose que nous voulons appliquer à Valorant.

Il y a donc forcément des connaissances héritées d’autres jeux, mais au final, on veut s’assurer que ce que l’on fait pour Valorant est ce qu’il y a de mieux à faire pour Valorant.

Bannière de Killjoy

Mandatory : L’Acte 2 du chapitre Embrasement va bientôt démarrer dans Valorant. Est-ce que ça va avoir un impact sur le format des Ignition Series ?

Kasra : Les Ignition Series ne sont pas exactement liées aux actes en eux-même. Certaines choses vont bien entendu changer avec l’Acte 2 et son nouvel Agent, ce qui devrait en conséquence changer la manière de jouer. Mais au final, les Ignition Series en tant que format, dépendent des organisations et ce principe ne devrait pas changer en fonction des actes.

Mandatory : Certains joueurs professionnels commencent à se plaindre d’un certain burn-out, à devoir assurer jusqu’à 6 matchs en un jour, parfois sans pause. Comptez-vous imposer des règles plus strictes dans le format des compétitions que vous soutenez ?

Kasra : On surveille très attentivement les formats des compétitions car on sait que des joueurs se sont plaints de surmenage et de tournois difficiles à tenir. On veut garder le format libre des Ignition Series, mais il y a des restrictions que nous avons ajouté pour nous assurer que les joueurs ne subissent pas de burn-out. Ca fait partie des choses que l’on apprend aujourd’hui et qu’on appliquera à tous nos tournois à l’avenir quand nous établirons notre écosystème compétitif. On veut s’assurer que les joueurs restent en bonne santé et ne se surmènent pas. La santé de nos joueurs est très importante.

Mandatory : Comment comptez-vous soutenir les structures et les joueurs qui se professionnalisent ou qui cherche à se professionaliser dans Valorant ?

Kasra : On sait que de nombreux joueurs investissent beaucoup de leur temps dans Valorant, et nous voulons nous assurer que l’on pourra les soutenir en terme de structure, aujourd’hui comme à l’avenir. Aujourd’hui, nous nous concentrons sur les fondations de la scène compétitive. Nous cherchons dans un premier temps à nous assurer de l’intégrité des compétitions et que les joueurs aient le sentiment que les matchs sont justes.

Mais lorsque nous développeront la scène, nous voulons nous assurer qu’ils auront aussi bien le soutien nécessaire pour devenir des joueurs professionnels et que l’on réduise les obstacles vers une professionnalisation, mais aussi qu’une fois professionnels, ils aient de quoi être dans un environnement sain. Nous savons que les joueurs font de gros sacrifices et nous voulons qu’ils soient capables de regarder en arrière dans 3 à 5 ans et de se dire qu’ils ont fait le bon choix. Que l’écosystème les soutient et que leur bien être compte.

Mandatory : Pour terminer, y a-t-il quelque chose que vous n’avez pas le droit de nous dire, mais que vous nous direz quand même parce qu’on est vachement sympa ?

Kasra : Hm. Quelque chose que je n’ai pas le droit de dire… Une chose sur laquelle on travaille et dont on n’a pas encore parler publiquement, c’est le mode Spectateur. On se concentre énormément sur l’interface utilisateur et sur l’interface spectateur de Valorant en jeu et en esport. Il y a beaucoup de changements qui ont déjà été apportés, mais il y en a encore beaucoup plus qui sont à venir. On discute avec de nombreux acteurs de notre écosystème à ce sujet. C’est quelque chose qui devrait arriver dans l’année à venir.

On sait que c’est quelque chose de très attendu et qu’on est un peu à la traîne sur ce sujet. Mais c’est aussi parce qu’on voulait s’assurer d’apporter les meilleurs outils possibles et faire ce qui est le mieux pour Valorant en tant qu’esport.


Merci à Kasra Jafroodi pour son temps et ses réponses. Merci à Riot Games de nous avoir offert l’opportunité d’échanger avec lui.